Dans la province de Rutana, l'entrepreneuriat des jeunes et des femmes émerge comme un levier de développement, malgré des défis structurels. Des initiatives locales et des soutiens financiers visent à renforcer la résilience économique des communautés, notamment dans la commune de Rutana. La route menant au centre administratif de cette commune se trouve ainsi dans un état très dégradé, parsemée de nombreux nids-de-poule, ce qui complique les échanges et entrave le développement économique local. Ces infrastructures routières défaillantes constituent un obstacle majeur à la circulation des biens et des personnes, augmentant les coûts de transport et réduisant l'accessibilité aux marchés pour les producteurs et les commerçants.
Audace Ndayishimiye, un jeune de 30 ans du quartier Majambere, a transformé sa passion pour la musique en une activité génératrice de revenus. Il a rejoint l'association « Gukora ni urupfunguruzo rw’iterambere iwacu » (Travailler est la clé de notre développement), qui, selon lui, « permet aux jeunes d’échanger des idées, de se conseiller mutuellement et de chercher ensemble des solutions lorsque leurs projets rencontrent des difficultés. » Cette association joue un rôle clé en offrant un cadre de collaboration et de soutien entre jeunes entrepreneurs, facilitant ainsi l'émergence de nouvelles opportunités. D'autre part, Charles Niyongabo et ses collègues d'une coopérative de menuiserie ont bénéficié d'un crédit du Programme d’autonomisation économique et d’emplois des jeunes (PAEEJ) pour acquérir du matériel électrique. Ce soutien financier leur a permis de moderniser leurs outils de production, améliorant potentiellement leur efficacité et la qualité de leurs produits. Cependant, comme l'explique Charles Niyongabo, « le crédit nous a permis d’acheter les machines, mais nous n’avons plus de fonds de roulement pour acheter les planches en grande quantité et agrandir l’atelier. » Il ajoute, mettant en lumière une difficulté commune à de nombreux petits entrepreneurs : « Sans un grand capital, nous ne pouvons pas soumissionner à certains appels d’offres publics ou privés. » Cette situation limite leur capacité à prendre de l'expansion et à sécuriser des contrats plus importants, freinant ainsi leur croissance.
Un Terrain Miné par les Obstacles
Les coûts de transport ont considérablement augmenté, compliquant l'activité économique dans la province de Rutana et impactant directement les marges des commerçants. Le transport de quatre bidons de 30 litres d'huile de palme coûte désormais au moins 50 000 BIF, une hausse significative attribuée à la crise du carburant qui sévit dans la région. Angela Nduwayo, une vendeuse locale, a rapporté que ses frais de transport depuis Nyabitsinda et Kinyinya sont passés de 7 000 BIF à environ 20 000 BIF, soit une augmentation de près de 300 %. Ces chiffres témoignent de la pression financière croissante sur les petits commerçants et les producteurs.
Ces augmentations de prix s'ajoutent à d'autres défis structurels, notamment dans le secteur agricole, pilier de l'économie locale. La pénurie d'engrais chimiques, un problème récurrent, a entraîné une réduction significative des récoltes de haricots cette année, affectant la sécurité alimentaire et les revenus des agriculteurs. Le sol de la région du Moso, autrefois réputé pour sa fertilité naturelle, nécessite désormais des investissements financiers importants pour l'acquisition d'engrais organo-minéraux afin de maintenir la productivité. Cette dépendance aux intrants extérieurs représente un coût supplémentaire pour les agriculteurs, qui peinent déjà à faire face aux aléas climatiques et aux fluctuations des prix.
Ces contraintes économiques et environnementales ont eu des répercussions directes et souvent dramatiques sur les petits commerçants et entrepreneurs. Gérard Nimbesha a ainsi perdu son capital initial de 500 000 BIF en raison des coûts de transport excessivement élevés. « C’est la quatrième fois que j’essaie de faire le commerce et à chaque fois, c’est le même résultat », a déclaré Gérard Nimbesha, exprimant sa frustration et son désespoir. Il a détaillé son expérience : « J’avais commencé avec un capital de 500 mille BIF en achetant du manioc à Giharo pour le revendre ici à Rutana. Mais, avec la pénurie des carburants, le prix du transport a tout accaparé. Je me suis retrouvé avec zéro franc en poche. » Cette situation illustre la vulnérabilité des petites entreprises face aux chocs externes. Micheline Ndayiziga, vendeuse de vêtements de seconde main, a été contrainte de réduire ses opérations commerciales pour la même raison, voyant ses marges réduites à néant par les frais de déplacement des marchandises.
Sophie Nizigiyimana, cheffe de la zone Rutana depuis septembre 2025, a souligné l'implication clé des femmes dans divers secteurs de l'économie locale. « En plus du domaine de l’agro-élevage, les femmes sont aussi actives dans le commerce et les groupements associatifs. Elles sont même visibles au marché en train de vendre divers articles », a-t-elle affirmé, mettant en lumière leur rôle dynamique. Sophie Nizigiyimana a précisé que « elles s’octroient mutuellement des crédits à travers des épargnes qu’elles opèrent régulièrement. Les cultivatrices réunies en associations peuvent louer des champs selon les saisons. » Ces mécanismes d'entraide et de solidarité sont essentiels pour leur survie économique. Elle a identifié des obstacles persistants qui freinent leur plein épanouissement : « Soit les capitaux sont maigres pour celles qui sont dans le commerce soit les aléas climatiques perturbent les cultivatrices. Les obligations maternelles constituent également un handicap d’une certaine manière. » Ces défis, allant du manque de capital à l'impact du changement climatique et aux responsabilités familiales, nécessitent des interventions ciblées pour soutenir pleinement l'entrepreneuriat féminin.
Initiatives Locales et Soutien Associatif
Face à ces défis, des initiatives locales et des programmes de soutien jouent un rôle vital. Josiane Niyogushima, trentenaire, exerce au sein d'un atelier de couture situé à proximité du marché du centre de Rutana. Elle a bénéficié d'une formation en couture et détient un diplôme dans ce domaine, ce qui lui confère une expertise précieuse. L'association où elle travaille bénéficie du soutien du Programme d’autonomisation économique et d’emplois des jeunes (PAEEJ), une initiative gouvernementale visant à promouvoir l'auto-emploi. Un crédit de 9 850 000 BIF a été octroyé à Josiane Niyogushima et à ses collègues, remboursable sur une période de trois ans. Ce financement leur permet d'acquérir des équipements et de développer leur activité. Josiane Niyogushima a exprimé les avantages concrets de son activité : « L’intérêt est déjà là. J’aide mon conjoint à faire vivre la famille. Il suffit de travailler et de suivre de près les rendements au quotidien. Des bénéfices, nous en avons et on se développe peu à peu. » Son témoignage illustre l'impact positif de ces programmes sur l'autonomie financière des femmes et le bien-être des ménages.
Odile Nininahazwe, ayant également suivi une formation professionnelle en couture, fait partie de la même association, renforçant la capacité collective de l'atelier. Elle a précisé leur mode de fonctionnement inclusif : « Nous faisons des recrutements. Une personne peut venir avec ou sans machine. Cela ne l’empêche pas de travailler si elle en trouve une qui est disponible. » Cette flexibilité permet d'intégrer un plus grand nombre de femmes désireuses d'apprendre et de travailler. Le groupe de Gilbert Bikorimana a obtenu un financement du PAEEJ pour son activité de photographie, démontrant la diversité des secteurs soutenus par le programme. Le photographe a souligné l'importance de l'entrepreneuriat comme solution à l'emploi des jeunes : « L’État ne peut pas offrir un emploi à chaque jeune. L’entrepreneuriat constitue également une contribution importante au développement du pays. » Il a cependant signalé des lacunes en matière d'équipement, un frein majeur à la compétitivité : « Nous ne disposons pas de matériel suffisant. Cela nuit à notre réputation et certains clients finissent par nous quitter. »
La coopérative de Gilbert Bikorimana, composée d'une dizaine de membres, a reçu du matériel grâce à un projet soumis au PAEEJ, ce qui a permis de pallier partiellement ce manque. Gilbert Bikorimana a également abordé l'impact des aléas climatiques sur l'agriculture, notant que « cela a réduit considérablement les récoltes de haricots. » Cette observation met en évidence l'interconnexion entre les différents secteurs économiques et la vulnérabilité de l'ensemble de la province aux changements environnementaux. Dans la commune de Rutana, trois zones, à savoir Rutana, Butare et Kivoga, sont dirigées par des femmes, témoignant de leur présence accrue et de leur influence grandissante dans les structures de gouvernance locale. Cette représentation féminine est un signe encourageant de progrès vers l'égalité des genres et l'autonomisation.
Diversité des Entreprises et Ambitions
Dans la commune de Rutana, l'entrepreneuriat féminin se manifeste par une diversité d'activités économiques, allant au-delà des secteurs traditionnels. N.C. Une jeune femme en fin d'études universitaires, s'investit avec détermination dans la vente d'unités de recharge téléphonique au centre administratif de la commune. Cette activité lui permet de générer des revenus essentiels pour subvenir à ses besoins quotidiens et, surtout, pour poursuivre son parcours académique. Son initiative reflète la volonté des jeunes femmes de la région de s'insérer économiquement et de financer leur éducation malgré les défis contextuels et le manque d'opportunités d'emploi formel.
Parallèlement, Yvonne Nsengiyumva, une entrepreneure dynamique, diversifie ses sources de revenus et sécurise ses finances par une approche multi-facettes. Elle exerce l'activité de vente d'unités de recharge téléphonique, une source de revenus stable et accessible, tout en s'engageant simultanément dans l'élevage de chèvres et de porcs. Cette combinaison d'activités lui permet de répartir les risques et de renforcer sa résilience économique face aux fluctuations du marché. Yvonne Nsengiyumva dispose également d'un compte bancaire, ce qui témoigne d'une gestion structurée de ses finances et d'une intégration progressive dans le système financier formel. Ces exemples illustrent non seulement les efforts individuels pour développer des entreprises variées, mais aussi la détermination des femmes à contribuer activement à l'autonomisation économique de leur communauté dans la province de Rutana. Leur engagement est un moteur essentiel du développement local.
La Migration, une Alternative Forcée
Face aux défis économiques persistants et au manque d'opportunités locales, la migration est devenue une alternative de plus en plus courante pour les jeunes de Rutana. Gilbert Bikorimana, le photographe de 33 ans originaire de la zone de Rutana, qui investit également dans l'agriculture et l'élevage, estime que « l’entrepreneuriat constitue également une contribution importante au développement du pays ». Cependant, malgré ces efforts, de nombreux jeunes de Rutana émigrent vers la Tanzanie à la recherche de travail et de meilleures perspectives. Sylvestre Nahimana, 30 ans, de la colline de Mika, a déclaré que « la Tanzanie est devenue ma seconde patrie », ajoutant que « pour la plupart des jeunes d’ici, c’est la seule et unique issue. » Selon lui, cette migration est souvent une nécessité économique : « cela demande beaucoup de moyens financiers. D’où l’exode des jeunes et des hommes encore forts pour chercher de l’emploi en Tanzanie. » Cette situation met en lumière la pression économique intense qui pousse une partie de la jeunesse à quitter leur foyer pour trouver des moyens de subsistance, soulignant l'urgence de créer davantage d'opportunités durables sur place.